Représenter les transidentités autrement

Transphobie en prime time : l’Association des journalistes LGBTI saisit l’Arcom

Vous trouverez ci-dessous le communiqué de presse de l’AJL diffusé le 12 octobre 2022, co-signé par Représentrans et Toutes des Femmes.

Créée en 2013, l’AJL – Association des journalistes lesbiennes, gays, bi•e•s, trans et intersexes œuvre pour un meilleur traitement des questions LGBTI dans les médias. Elle regroupe des journalistes issu-e-s de nombreuses rédactions (web, presse écrite, radio, télé, agence…) et réalise différents types d’action : production d’études, réalisation de “kits de bonnes pratiques” à destination des professionnels, veille médiatique, formation dans les écoles de journalisme, conférences…

Le jeudi 6 octobre, M6 a décidé de consacrer sa soirée à la trans…phobie.

Ce soir-là, le documentaire Trans : uniques en leur genre ainsi que le débat Enfants trans : que faire ?, tous deux animés par Karine Le Marchand, ont été diffusés sur la chaîne. Comme les extraits et la communication de la chaîne le laissaient penser (voir le thread Twitter du 4 octobre 2022 de l’AJL), sensationnalisme et images chocs ont, une nouvelle fois, été préférés à l’information ; des écueils que nous évoquions déjà dans notre émission sur la représentation de la transidentité dans les médias

Alors que les personnes trans étaient censées être au cœur de cette soirée, leur temps de parole fut minime. Que ce soit dans le documentaire, où elles ont été souvent remplacées par les membres de leur famille ou les médecins. Ou pendant le débat, lors duquel la parole était confisquée par deux membres de groupes ouvertement transphobes (le collectif Ypomoni et le podcast “Rebelles du genre”), ce qui n’était pas précisé lors de leur présentation. 

Étant donné un tel dispositif, les fausses informations ont été assénées sans être sourcées ni contredites, à une heure de grande écoute, sur une chaîne historique de télévision.

Il faut ajouter à cela l’irrespect “habituel” dont sont victimes les personnes trans dans les médias, même quand ceux-ci prétendent avoir, comme le fait Karine Le Marchand, les meilleures intentions du monde. Mégenrages et formules au moins maladroites, souvent violentes et graves (“lobby LGBT”, “mutilations”…), ont été légion. À nouveau, l’AJL invite les médias, et M6 en particulier, à consulter son kit “Informer sans discriminer”. 

Des ressources scientifiques auraient pourtant pu être mobilisées lors de ce débat. Par exemple, sur la question de l’éthique médicale : de multiples études (étude 1, étude 2, étude 3, étude 4) prouvent que la santé mentale et physique des personnes trans se trouve fortement améliorée par l’accès à une transition. 

L’AJL veut rappeler à ses confrères et consœurs l’exigence de la déontologie journalistique, celle qui nous commande de faire appel à des expert·e·s et à des personnes concernées par les sujets traités. Celle qui nous commande de ne pas placer au même niveau une opinion sans sources relevant de l’incitation à la haine et une expertise basée sur des décennies de combats et de travaux relus par des pairs. Cette déontologie qui nous commande de ne pas diffuser de fausses informations, ni d’encourager des paniques morales qui mettent les droits et l’intégrité des personnes trans en danger.

À l’heure où SOS Homophobie, dans son rapport annuel publié en 2022, pointait une hausse des actes transphobes (179 en 2021 d’après l’association). Alors que les personnes trans continuent d’être rejetées par leurs familles ou dans le milieu scolaire. Alors que la parole transphobe semble trouver de plus en plus de micros pour se faire entendre, M6 a pris la responsabilité de diffuser, à une heure de grande écoute, un documentaire suivi d’un débat accumulant les clichés éculés, les approximations irrespectueuses, voire insultantes, et une désinformation dangereuse pour les personnes trans. Ce procédé est honteux et scandaleux.

Nous signalons cette production à l’Arcom et restons ouvert·e·s à la discussion avec la production de l’émission.

Fausses informations prononcées durant le débat

Le débat faisant suite à l’émission a laissé passer nombre de fausses informations qui n’ont pas été relevées ni corrigées par l’animatrice. Nous en faisons ici l’inventaire pour apporter un éclairage et lutter contre la désinformation, laquelle a un impact délétère sur la vie et les droits des personnes trans.

– “changer de sexe, ça n’existe pas dans la nature” : de nombreux aspects de la société humaine n’apparaissent pas chez d’autres espèces (le journalisme, par exemple) et cet argument revient à nier le vécu de nombreuses personnes, tout en confondant sexe biologique et identité de genre. Aux esprits curieux et à titre anecdotique, nous signalons que le changement de sexe biologique est une réalité documentée chez d’autres espèces (plantes, poissons, reptiles…).

– La question d’une dépendance aux hormones : cet argument ignore le rôle réel des hormones naturellement produites par le corps humain et essentielles à son fonctionnement. L’insuline, vitale pour les personnes diabétiques, est notamment une hormone. De nombreuses contraceptions sont hormonales, et les effets indésirables de la ménopause sont souvent traités par des traitements hormonaux. De plus, cet argument était accompagné d’une rhétorique validiste (“créer un handicapé à vie […] dépendant du système de santé”).

– ”Les bloqueurs de puberté sont dangereux” : la littérature scientifique actuelle démontre, au contraire, que la prise de bloqueurs de puberté est bénéfique dans la majorité des cas et réduit notamment les risques de suicide.

– La clinique de Tavistock : Karine Le Marchand et Blandine affirment que cette clinique ferme car de nombreuses familles auraient été poussées à “faire transitionner leurs enfants”. Une information reprise par des sites conservateurs à la suite d’un article du Sunday Times, qui rapporte que les avocats de la clinique se préparaient à un procès avec 1 000 plaignant·e·s. S’il y a bien eu un procès, il n’y avait qu’une seule plaignante. Par ailleurs, la clinique n’a pas fermé pour mettre un terme aux transitions médicales, mais pour améliorer l’accès aux soins des personnes trans. La docteure Hilary Cass, autrice de l’audit demandé par le gouvernement britannique sur cette clinique, s’est exprimée sur son site.

– “C’est la faute des réseaux sociaux” : cette affirmation provient d’une étude américaine sur la “Rapid Onset Gender Dysphoria” (ROGD) publiée en 2018. Cette étude a été dépubliée et republiée par la revue PLOS One sous un autre titre, et d’autres travaux critiques mettent au jour des données contredisant cette hypothèse. Mais elle sert toujours d’argument aux mouvements conservateurs, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni, et se fait peu à peu une place en France. De plus, la ROGD n’est reconnue par aucun des organismes médicaux qui prennent en charge des personnes trans depuis des décennies (comme la WPATH).

– “Mon fils n’avait jamais manifesté de désir de changer de genre” : tout au long du débat, Karine Le Marchand a laissé Solange mégenrer sa fille trans ; cette dernière a témoigné dans un thread sur Twitter, en désaccord avec le récit de sa mère. La production de M6 a-t-elle essayé de la contacter, pour respecter le contradictoire ?

•“Le processus de transition doit être encadré” : il existe déjà un parcours de soins, disponible sur le site de la Haute Autorité de Santé. Un rapport du gouvernement de 2022 liste des recommandations pour un meilleur encadrement, facilitant l’accès aux soins, jugé trop restrictif.

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