Représenter les transidentités autrement

Comment utiliser le test du cis gaze ?

À l’occasion de mon précédent article « Le cis gaze en bref », je vous avais rapidement présenté la notion de cis gaze et à cette occasion, vous aviez pu découvrir la liste des critères permettant d’établir si un film met en avant un regard cis sur les transidentités. 

Dans ce nouvel article, il me semble important de détailler l’utilisation qui peut être faite de cette liste. Pour rappel, voilà les critères énoncés :

Le personnage trans’ :

  1. s’habille / se maquille
  2. est félicité·e car iel rentre dans une norme ciscentrée
  3. fait face à une remarque qui souligne le fait que nous n’aurions jamais pu deviner qu’iel était trans’
  4. est travailleuse·eur du sexe (et ses collègues sont également trans’)
  5. a un comportement de prédateurice / est déloyal·e
  6. est appelé·e par son deadname / mégenré·e volontairement
  7. suit un parcours médical et l’on peut voir ses prises d’hormones et / ou des opérations chirurgicales / esthétiques liées à son parcours de transition
  8. a pour préoccupation centrale ou unique sa transition
  9. voit ses organes génitaux exposés à l’écran et / ou à d’autres personnages sans son consentement
  10. cause la détresse émotionnelle de l’un·e de ses proches
  11. est la victime passive d’une agression
  12. se fait du mal, de quelque manière que ce soit
  13. voit son identité remise en question par un personnage cis
  14. voit son identité validée par une analyse psychiatrique
  15. imite un personnage cis pour performer son genre
  16. n’a aucune interaction avec d’autres personnages trans’
  17. a des relations amoureuses et / ou sexuelles exclusivement hétérosexuelles
  18. se regarde entièrement nu·e dans un miroir
  19. détourne son regard de son propre corps mais reste exposé·e à au moins un autre regard
  20. est joué·e par un·e acteur·ice cis (surtout si son genre n’est pas conforme à celui du personnage)
Pour rappel, les 5 premiers critères ont été établis par Galen Mitchell.

Première utilisation : dresser des constats généraux et comparer les oeuvres 

Dans un premier temps, pour amorcer une réflexion et se rendre rapidement compte de l’étendu du cis gaze dans une oeuvre, il peut s’agir de simplement cocher les critères qui nous semblent correspondre.

Cette première étape permet de comparer rapidement les films entre eux. Par exemple, d’après l’analyse de Gabriel Harrivelle et moi-même, le film The Danish Girl (Tom Hooper, 2015) coche 16 des 20 critères tandis que Une Femme Fantastique (Sebastian Lelio, 2017) n’en coche “que” 8, tout comme Lola vers la mer (Laurent Micheli, 2019).

Tous ces films cochent bien plus que trois critères et nous pouvons donc affirmer qu’ils correspondent par de nombreux aspects, à une vision ciscentrée des transidentités. En revanche, si une personne cis nous demande si on connaît “un film qui serait un peu moins pire que les autres par hasard”, alors peut-être éviterons-nous de l’aiguiller vers The Danish Girl

Deuxième utilisation : rentrer dans le détail de l’analyse critique d’un film

Cette liste peut, dans un second temps, nous permettre d’avoir une base afin de dresser un regard critique détaillé sur une œuvre. En effet, chaque critère peut en réalité être pensé le long d’un continuum. 

Par exemple, pour le premier critère, “le personnage trans’ s’habille ou se maquille” : un film ne peut être traité de la même manière si l’on voit simplement le personnage enfiler un t-shirt au saut du lit ou bien si l’on assiste à une séquence entière d’essayages. Dans The Danish Girl (oui, peut-être que je m’acharne), le personnage principal est une femme trans’ et les scènes de maquillage et de démaquillage sont présentées comme centrales dans la construction de son identité. Il s’agit de moments forts de sa transition mais également de mises en scène qui artificialisent son genre, c’est-à-dire de moyens de rendre son identité superficielle et fausse. 

Ce qui peut être noté ici, c’est la récurrence de certains motifs (le nombre de fois où le personnage s’habille ou se maquille) ; le temps à l’écran accordé à ce critère (une scène de quelques secondes ou bien une séquence de plusieurs minutes) ; la mise en scène (la musique de la scène est-elle dramatique ? Est-ce que le personnage semble avoir une illumination en relevant les yeux et en se voyant maquillé-e pour la première fois ? …) ; la manière dont la présence de ce critère renforce des stéréotypes de genre (un personnage trans féminin ne porte que des robes ; enfile des bas ; met soigneusement son rouge à lèvres…). En bref, tout ce qui peut vous sembler pertinent pour souligner la présence d’un critère dans un film et la manière dont il renforce le regard cis. 


Troisième utilisation : se servir de ces constats pour s’améliorer

Pour les créateur-ice-s, la liste de critères peut (et devrait) être un outil de questionnement et une sorte de check-list afin de s’assurer de l’amélioration des représentations des personnages trans’. En effet, si en consultant votre histoire, vous vous rendez compte que vous cochez 14 critères, alors peut-être est-ce le moment de revoir votre écriture et de faire appel à des personnes concernées pour vous épauler. 

Cependant ne soyons pas dupes, certaines personnes trans’ véhiculent également, à travers leurs productions, des éléments du cis gaze. Il est parfois compliqué de réaliser que ce que l’on produit est construit en accord avec ce à quoi nous avons toujours été exposé-e-s et / ou limité-e-s au sein d’un système transphobe. Il nous appartient également de chercher à faire mieux et de ne pas toujours chercher à satisfaire et à rassurer le public cis. 

En tant que public et qu’allié-e-s, ces critères peuvent vous permettre d’évaluer les films que vous décidez d’aller voir et de vous rendre compte des automatismes développés au contact d’images peu variées. La prochaine fois que vous trouverez un film sur une personne trans’ “très beau et incroyablement touchant”, prenez tout de même le temps de consulter les critères et de vous questionner sur ce qui vous touche. 

Il me semble au final que ces critères servent à ouvrir un dialogue et une discussion critique entre ce qui existe et ce qui est possible. Qu’est-ce que vous en pensez ? 

Pour aller plus loin :

  • pour en savoir plus sur la notion de “genre artificiel” : Julia Serano, Manifeste d’une femme trans et autres textes, traduit et publié aux éditions Cambourakis en 2020. 

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