Représenter les transidentités autrement

Comment créer des œuvres abordant les transidentités de façon inclusive ?

Temps de lecture : 5 minutes

Rūrangi (2020), une mini-série inclusive du début à la fin du processus de production

À travers nos différents articles, nous mettons en lumière les problèmes de représentations des transidentités à l’écran. Aujourd’hui, je souhaite parler de Rūrangi (2020), une mini-série néo-zélandaise inclusive (montée en film pour certains festivals).

Les problématiques de représentations des personnes marginalisées sont les bases de la création de Rūrangi. Les créateur·ice·s ont donc travaillé à trouver des solutions à tous les niveaux de développement et de production.

Comme je vous en parlais dans mon article sur ce qu’il faut retenir de Disclosure (2020), il est temps de prendre en compte les personnes trans dans tout le processus de création. Du développement jusqu’aux personnes trans qui verront les œuvres. Ce que les créateur·ice·s de Rūrangi avaient déjà bien compris comme iels l’expliquent sur le site rurangi.com.

Ce site a en en-tête de toutes les pages ce hashtag “#byusandaboutus” : par nous et pour nous. Cela rejoint également l’enjeu dont parle Charlie Fabre dans ses articles sur le cis gaze : ce regard cis présent dans les oeuvres réalisées par des personnes cisgenres qui donne à voir seulement les points de vue des personnes cis sur les transidentités.

Une stratégie pour anticiper les problèmes récurrents de représentations des personnes trans et non-binaires

Le site de Rūrangi présente également leur “kaupapa” (“politique”, “stratégie” en Māori) en 11 points. Dès la création, l’équipe a travaillé pour que l’oeuvre le soit la plus inclusive et la plus respectueuse possible. Cette stratégie en 11 points pourrait être le point de départ de toute création souhaitant aborder les transidentités. Revenons sur chacun des points ensemble.

Qui détient le pouvoir ?

Les populations marginalisées n’ont que peu accès aux positions de pouvoirs. Les mouvements #metoo et autres mouvements sociaux de ces dernières années l’ont bien montré.

Dans la production de Rūrangi, des personnes trans et non-conforme dans le genre étaient présentes parmi les postes à responsabilité. Le panel de consultant·e·s avait également la possibilité de mettre un veto à plusieurs points clé de développement, production et post-production

Former pour mieux intégrer

Comme nous le précisons dans l’article sur les 9 raisons pourquoi les personnes trans devraient être les interprètes des rôles trans, l’accès à la formation est compliqué pour les personnes trans et non-binaires.

L’équipe de Rūrangi a ainsi pris l’initiative de recruter des personnes trans et non-conformes dans le genre en tant que que stagiaires rémunéré·e·s. Ces dernier·e·s ont ainsi été mentoré·e·s par des personnes cisgenres pour apprendre le métier. Leur position n’était cependant pas seulement celles de personnes apprenantes, mais également de formateur·ice·s. Les personnes cis ont ainsi appris sur les transidentités et les enjeux en étant au contact de personnes trans dans leur quotidien.

Revoir le système de hiérarchie classique

Les enjeux de pouvoir et de prise de décision sont les enjeux principaux auxquels nous faisons face en tant que personnes trans. C’est le cas dans la vie de tous les jours avec des lois écrites et pensées par des personnes cis. Et c’est le cas dans les productions avec des personnes cisgenres à l’origine d’œuvres sur les personnes trans.

Pour briser la chaîne de pouvoir, toutes les personnes concernées par les décisions de production étaient toujours présentes lors de la prise de ces décisions. Cela a créé une atmosphère de confiance pour que des personnes dont la position dans la chaîne de pouvoir est traditionnellement plus basse de s’exprimer sur l’approche de certaines scènes.

Des personnes trans pour incarner des rôles trans

C’est un point que nous avons déjà abordé longuement dans un de nos articles : le casting des rôles trans.

La production de Rūrangi était intransigeante là-dessus : les rôles trans devaient tous être interprétés par des personnes trans. Elz Carrad, une personne transmasculine Māori, interprète le rôle-titre de Caz.

Des personnes trans ont d’ailleurs joué des rôles cisgenres ou perçu en tant que tel. L’objectif est de déjouer la dynamique qui pourrait enfermer les acteur·ice·s trans dans des rôles trans. Un enjeu qui nous tient à cœur tout autant. Il n’est pas question d’enfermer les personnes trans dans les rôles trans. L’un des objectifs de notre annuaire est de donner de la visibilité à tous les acteur·ice·s trans pour pouvoir les imaginer dans tous les types de rôles.

Des personnes trans parmi les équipes techniques et les figurant·e·s

Ce point-là rejoint celui de la formation et des enjeux de pouvoir. Toutes positions dans la production de Rūrangi qui ne nécessitent pas une grande expérience ont ainsi été proposés en priorité à des personnes trans ou non-conformes dans le genre. Tou·te·s les figurant·e·s ont été recruté·e·s parmi la communauté et ses allié·e·s.

Leur rémunération a été au-dessus du salaire minimum néo-zélandais indique également le site internet. En effet, nous ne sommes pas sans savoir qu’il existe déjà des inégalités de salaires. Elles existent entre les hommes et les femmes, entre les personnes blanches et les personnes racisées. Il nous semble plus qu’important d’aborder ce point. Il est crucial que les personnes trans soient payées au même niveau que leurs collègues cisgenres.

Représentrans mène actuellement sa deuxième enquête : sur les technicien·ne·s trans et non-binaires de l’audiovisuel et du spectacle vivant. Pour donner de la visibilité à toutes ces personnes trans qui œuvrent dans l’ombre, et pour créer un annuaire pour que les plateaux soient plus diversifié·e·s, que les comédien·ne·s trans ne soient plus seul·e·s. Participez à l’enquête ! Que vous soyez déjà dans le milieu ou en cours de formation. La première partie ne concernant pas l’annuaire est anonyme.

Un panel de consultant·e·s

Ce panel de 5 à 6 consultant·e·s a pris part au développement, à la production et la post-production. Leur travail était d’analyser les représentations, les triggers potentiels et le symbolisme. Leur analyse se partageait entre « non-négociable » et “proposition bonus”. C’est-à-dire ce qui était impossible à représenter tel qu’écrit, et ce qui serait positif à avoir mais pas obligatoire.

Si vous souhaitez faire appel à un·e consultant·e pour votre œuvre, vous pouvez consulter la liste des consultant·e·s. Il y figure des membres de l’équipe Représentrans, mais pas seulement. Vous y trouverez par exemple un·e consultant·e spécialiste des thématiques intersexe, ou encore un·e spécialiste des thématiques sur l’asexualité.

La formation des personnes cis sur les transidentités

Un point compliqué lorsque nous, personnes trans, sommes out parmi des personnes cisgenres, c’est la peur d’être la cible de questions intrusives. Pour anticiper cela, il est important que toutes les personnes faisant partie du tournage aient un socle commun de connaissance.

En amont du tournage, les personnes cisgenres des équipes techniques de Rūrangi ont suivi une formation.

Une œuvre inclusive c’est aussi une œuvre accessible

Un poste a été créé pour gérer l’accessibilité des bureaux, du plateau, et pour gérer les horaires de certaines personnes de l’équipe avec des handicaps, visibles ou invisibles. Lorsqu’il est question d’inclusion, il n’est pas seulement question d’inclure un groupe de personnes marginalisées. Il est important d’anticiper l’intersection de différentes oppressions, et les besoins différents selon les discriminations.

Archiver pour les productions futures

Tout au long de la production, l’équipe a documenté leur expérience pour que leurs apprentissages servent aux autres. Ainsi, d’autres projets pourront être plus bienveillant·e·s ainsi que plus accessibles pour les communautés marginalisées. Vous pouvez visiter rurangi.com (si vous parlez anglais) pour découvrir tout ce qu’iels ont mis en place pour la création de Rūrangi.

Voir plus loin que la seule production de cette œuvre

C’est une première étape que de soutenir la voix des personnes marginalisées. La deuxième étape est encore plus importante. Elle consiste à mettre en place des processus sur le long terme.

La production Rūrangi a ainsi été créée pour qu’une partie des gains reviennent à la communauté pour profiter à d’autres productions. Le nom de leur agence de production vient d’ailleurs de cette envie-là : Autonomous signifiant “autonome” en anglais.

Diffuser l’œuvre le plus largement possible

Rūrangi se déroule dans une ville rurale, et l’équipe a l’intention de montrer cette œuvre dans les zones rurales pour favoriser la visibilité, l’éducation et la connexion entre personnes LGBTQ+ qui peuvent se sentir isolées. Une œuvre inclusive, c’est une œuvre réalisée en faisant attention aux problématiques que rencontre le public ira la voir.

Rūrangi n’est actuellement pas disponible en France, que cela soit sous forme de série ou de film, mais nous espérons que ce sera bientôt le cas ! Rūrangi est disponible sur Hulu aux États-Unis, si jamais vous êtes expatrié·e 😉

Dans tous les cas, j’espère que cela fera réfléchir à de nouveaux modèles de création d’œuvre inclusive qui permettent d’amplifier et soutenir sur le long terme les voix des personnes marginalisées, que cela soit celles des personnes trans ou tout autre communauté marginalisée.

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *