Représenter les transidentités autrement

Girl (2018) par Lukas Dhont

J’ai vu Girl lors de sa sortie en France en Octobre 2018. Il m’a fallu quelques mois pour poser mes mots sur du papier. Je les ai par la suite raconté en vidéo mais je n’ai jamais pris le temps d’en écrire une critique sur ce blog. C’est désormais chose faite. Voici donc une (pas si) petite critique de Girl, le film de Lukas Dhont, sur une jeune fille transgenre qui fait de la danse à haut niveau.

Petit point sur le casting : c’est une jeune homme cisgenre qui a été choisi après un casting où ils ont vu plusieurs centaines de personnes, un casting ouvert à tout le monde. Lors de ce casting, ils n’ont trouvé personne qui soit bilingue, trans, et sache jouer et danser. Lors du casting des danseurs, ils ont trouvé le jeune homme, qui a passé des essais pour voir son jeu d’acteur et il a été choisi. On peut leur accorder ça: ils ont fait un minimum d’efforts. Mais ça reste le minimum. Personnellement, le problème de ce choix de casting se situe pas dans le choix de cet acteur mais dans l’histoire qu’ils ont voulu raconter, et qui a mené donc à faire plein d’autres écueils.

Je suis allé voir ce film avec ma copine et un ami. On est tou·te·s ressortis de ce film avec des éléments négatifs, vraiment négatifs, et quelques éléments positifs, pour le coup, assez positifs aussi. C’est ce que je vais détailler par la suite, car il me faudrait revoir ce film pour analyser les mauvais choix de cadres, de scènes et d’écriture.

> Ma critique en vidéo

Trois points positifs

La relation père-fille

La relation entre le père et Lara est vraiment celle d’une relation entre un parent et son adolescent. Elle est compliqué, pour un tas de raison dont la transidentité mais celle-ci n’est pas la raison principale. En effet, ils viennent tout juste de déménager dans une nouvelle ville, Lara commence sa scolarité dans une nouvelle école, avec de nouveaux camarades, à un niveau professionnel de danse, en pouvant enfin danser avec les filles. Il lui faut donc réapprendre à bouger son corps, réapprendre à danser, et le faire très rapidement. De plus, l’adolescence est une période où on a pas envie de parler à nos parents, parce qu’on a envie d’être laissé tranquille, mais en même temps, on a besoin de leur soutient. Et à l’écran, c’est ce qu’on voit : une fille qui a besoin de son parent, mais qui ne peut lui parler, et un père qui tente, plusieurs fois, de l’aider. Il y a de l’amour entre eux, et cet amour du père pour sa fille est très important à l’écran : si beaucoup d’histoires de coming out ne se passent pas aussi bien pour les personnes trans, il est très rafraîchissant de voir un père soutenir son enfant, sa fille trans.

Lara et ses camarades de classe

La relation n’est pas très positive pour Lara, mais cette relation, comme celle avec son père, est réaliste et juste. La première scène où Lara est entourée des filles de sa classe, c’est lorsqu’un prof leur demande si elles sont toutes d’accord pour que Lara se change dans leur vestiaire. Le vote se fait à main levé, et si le geste est maladroit de la part de l’enseignant, toutes les filles sont d’accord pour que Lara se change avec elles. De son côté, Lara a un peu de mal à s’intégrer au groupe des filles mais elle y arrive. Ce n’est pas parfait en termes de relationnel, les filles de la classe sont à un moment extrêmement transphobe mais cela reste (tristement) réaliste.

Les rendez-vous médicaux

Ils sont nombreux, longs, détaillés. Mais ils ont le mérite de montrer à quel point nos vies de personnes trans sont rythmées par un calendrier médical imposé. Si les rendez-vous avec le psy affirme Lara dans son identité, et en cela, l’aide à se défaire de se transphobie intériorisée, les autres sont, à mon avis, trop détaillés. D’abord parce qu’un public cisgenre n’a pas besoin de tous les détails d’une vaginoplastie, mais même un public transgenre n’appréciera peut-être pas d’avoir des opérations prévus/réalisées, être détaillées ainsi pour tout le monde alors que ce sont des éléments de la vie privée. Pour ma part, je n’en vois pas l’utilité lorsque le film traite d’une danseuse qui obtient la possibilité de danser avec les filles et doit donc adapter son corps et tout ce qu’elle a appris. Un parallèle qui aurait pu être intéressant avec la transition en elle-même, les performances des rôles de genres, et les adaptations nécessaires pour être perçues par les autres comme on voudrait être perçus.

Dans tous les cas, être dans un cinéma et entendre “Tu es une femme Lara, même si tu n’as pas encore pris des hormones”. (reformulation de ma part, je n’ai pas revu le film depuis sa sortie), ça fait beaucoup de bien. 

Trois points négatifs

Obsession pour le corps de Lara

Ce que j’ai trouvé de plus négatif, sûrement sans surprise, c’est l’obsession pour le corps nu de Lara. J’ai compté entre 17 plans ou scènes où on voit Lara nue ou à demi-nue. On voit le haut de son corps, son pénis, on la voit faire du tapping trois à quatre fois, on la voit se regarder dans le miroir un nombre incalculable de fois. J’ai compté les plans, mais je n’ai pu garder le compte des plans sur son entrejambe lorsqu’elle danse. Ils sont presque constants. C’était pour moi insupportable. Car si le rapport à son corps, en tant que danseuse, est au centre de sa transition et de sa vie, son corps ne devrait pas être réduit à sa nudité et à ses organes génitaux. Il y a effectivement quelques scènes où l’on voit qu’elle saigne des pieds à la suite de cours particulier qu’elle prend pour rattraper le niveau des autres, mais elles sont bien peu nombreux à côté de l’obsession pour son entre-jambe.

Le regard de la caméra

Ce qui m’a le plus gêné dans ces scènes c’est qu’elle est filmé comme un garçon. Si je n’ai pas envie de dire qu’elle devrait être sexualisée parce que c’est une fille, il m’a semblé qu’elle était filmée de façon assez peu sensuelle et sexualisée (ce que je ne souhaite absolument pas, elle a 15 ans, l’acteur également). Mais nous sommes habitués à une certaines visions des filles et des femmes du point de vue des hommes. Dans le film, il me semble qu’elle était filmé comme on filme d’habitude un garçon : un regard franc et direct sur son torse, son entre-jambe, sa nudité. J’avais l’impression que la caméra souhaitait nous rappeler qu’elle a toujours et encore un « corps d’homme ».

La fin du film (spoilers)

Sans grande surprise quand on parle d’un film sur un personnage trans : le film se termine mal. Au point qu’une personne ait fait un malaise dans la salle.

Le film se termine sur Lara qui, dans une crise de dysphorie, se mutile l’entre-jambe. C’est son père en rentrant qui la trouve et la sauve en appelant les urgences. Si rien n’est graphique, car on voit Lara d’un point de vue éloigné (pour la première fois du film), dans l’ombre, on sait ce qu’il se passe : Lara a pris des ciseaux et de la glace, et on l’entend crier. Son père arrive, court dans l’escalier de l’immeuble, est dans l’ambulance à ses côtés, puis à son chevet à l’hôpital.

La vraie scène de fin, c’est Lara qui sort d’un tunnel du métro, qui sort donc de la pénombre vers un extérieur lumineux, ensoleillé. Elle a le sourire aux lèvres, petit mais présent, elle n’est pas très différente à part une nouvelle coupe de cheveux et des boucles d’oreilles différentes. Mais ce sourire nous indique qu’elle est enfin heureuse car elle n’a plus de pénis.

La conclusion de ce film est donc : pénis, ô grand pénis, coupable de toutes les souffrances des personnes trans, par sa présence ou son absence. Si ma dramatisation est exagérée, le film réduit l’existence et la souffrance de Lara à cette partie de son corps.

Ce film est inspiré d’une histoire vraie : une jeune danseuse trans s’est battue pour pouvoir danser du côté des filles. Mais Lukas Dhont a préféré raconté la transphobie intériorisée et la dysphorie de genre fantasmée par les personnes cisgenres. Au lieu de raconter l’histoire d’un combat victorieux d’une jeune fille trans qui s’est battue pour ses droits.

Le problème du film est donc là : dans le choix de l’histoire et par qui elle est racontée. Le casting en découle. Si Lukas Dhont a un certain talent (les images du film sont belle, le rythme fonctionne, la relation entre le père et sa fille est à retenir), il reste un réalisateur cis.

Il est temps que les histoires des personnes trans soient racontées par des personnes trans. Ce n’est pas une question d’acteur cis, c’est une question de scénariste trans, de producteur·ice trans, d’auteur trans, de réalisateur·ice trans. Les réalisateurs et les réalisatrices cis poseront toujours leurs fantasmes, intentionnellement ou non, sur nos corps, nos vies, nos problèmes. Parce que ce film Girl, on en ressort en pensant que l’existence trans est extrêmement dure, malgré le soutien de la famille, de l’école, des camarades de classe (dans une certaine mesure dans le film). Malgré tout ça, on se sent mal au point de se mutiler. Alors que les études montrent qu’avec le soutien des proches, le taux de suicide des personnes trans est bien plus bas.

Malgré quelques points positifs, ce film n’est pas à retenir, il est un exemple de film à ne pas faire.

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